C'est quand vous vous sentez triste, seul, sourd, quand vous ne vous sentez plus vous que le monde semble si faste et que les bribes de bonheur qui vous parviennent se liguent telles de fines lames acérées pour vous transperser le coeur. Le bonheur des autres. Et parfois, c'est l'inverse.
Quel étrange sentiment que l'envie, sa cruauté, son vice.
Quel étrange sentiment que la compassion, sa pureté, sa pleinitude.
Parfois la vie vous laisse des instants de répis, comme une petite fleur frêle au milieu d'un champ de ronces. C'est un de ces jours-là que j'ai enfin vu la douleur dans son aspect le plus cru.
Il faut être bien égoïste pour se croire le plus malheureux des hommes. J'étais cela.
Quand j'ai ouvert les yeux sur la vulgaire misère qui ronge tant d'existences. Elle est tellement banale qu'on s'y habitue au point de l'ignorer, la dénigrer, peut-être par orgueil.
Ce jour-là j'allais aimer et me savoir aimée. J'allais sentir des gens percevoir l'essence de ce que je suis, enfin, sans se borner aux apparences.
Ce jour-là, dans le bus, il flottait entre une jeune-femme calme, silencieuse, au teint livide et moi comme une atmosphère emplie de souffrance et de tristesse. Elle était là, assise dans son coin, contre la vitre, à côté de deux hommes qui buvaient des bières et s'esclaffaient bruyamment sans prendre garde à elle. Son apparence physique était un peu négligée et son regard qui errait dans le vague en disait long sur les substances qu'elle avait pu absorber.
Cette fille, elle aurait dû être jolie, rayonnante si un sourire avait illuminé son visage si terne, si au fond de ses yeux on avait pu percevoir l'espoir d'un lendemain, des petites étoiles au fond de ses pupilles. Mais rien de tout cela.
Et moi ce jour-là, j'étais si heureuse. Cela peut paraître malsain et déplacé quand on voit ça, mais au fond, ne serait-ce pas encore plus malsain de renier ce bonheur ?
A-t-on le droit de le refuser quand tant de gens en auraient tellement besoin, serait-ce du respect pour eux que de gâcher cela ?